Votre enfant vient de recevoir un nouveau LEGO. Pendant qu’il arrache frénétiquement le papier cadeau, vous observez la boîte avec une attention qui n’a rien de véritablement parental.
Vous détaillez le nombre de pièces. Vous regardez les figurines incluses. Vous retournez discrètement la boîte pour découvrir le modèle sous tous les angles.
Et, pendant une fraction de seconde, une pensée légèrement honteuse vous traverse l’esprit :
« J’aimerais bien le monter, moi aussi… »
Quelques minutes plus tard, vous prononcez même la phrase classique du parent parfaitement désintéressé :
« Tu veux que je t’aide à commencer ? »
Rassurez-vous : vous n’êtes ni immature ni victime d’une soudaine crise de la quarantaine. Vous êtes simplement l’un des nombreux adultes qui n’ont jamais complètement cessé d’aimer les jouets. Aujourd’hui, ce phénomène a même un nom : les kidultes.
Un kidulte, c’est quoi exactement ?
Le mot kidulte est né de la contraction des termes anglais kid, qui signifie enfant, et adult. Il désigne les adolescents et les adultes qui achètent des jeux, des jouets ou des objets issus de la culture populaire pour leur propre plaisir.
Il peut s’agir d’un passionné de LEGO, d’une collectionneuse de figurines, d’un joueur de cartes Pokémon, d’une adepte de puzzles, d’un amateur de jeux de société ou d’un nostalgique qui rêve de retrouver les jouets de son enfance.
Le terme rassemble donc des profils très différents. Certains jouent réellement avec leurs achats. D’autres les collectionnent, les exposent ou les conservent précieusement dans leur emballage, au grand désespoir des enfants qui aimeraient évidemment ouvrir cette magnifique boîte.
Contrairement à ce que le mot pourrait laisser entendre, être kidulte ne signifie pas refuser de grandir. Il s’agit plutôt de considérer que le plaisir de jouer ne devrait pas disparaître automatiquement le jour où l’on commence à payer des factures.
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Les symptômes du parent kidulte
Vous vous demandez si vous êtes concerné ? Certains signes ne trompent pas.
- Vous proposez un peu trop rapidement d’aider votre enfant à construire son LEGO.
- Vous connaissez davantage de Pokémon que lui, mais vous prétendez que c’est uniquement pour pouvoir suivre ses conversations.
- Vous avez déjà acheté un jeu de société « pour toute la famille » alors que vous étiez manifestement la personne la plus enthousiaste.
- Vous avez terminé seul un puzzle après le coucher des enfants.
- Vous regardez avec beaucoup trop d’intérêt les nouveautés dans les rayons des magasins de jouets.
- Vous avez conservé une ancienne console en expliquant qu’elle pourra servir aux enfants « plus tard ».
- Vous avez déjà demandé à votre enfant de faire attention à une figurine qui, officiellement, lui appartient.
- Vous estimez qu’un set LEGO affichant la mention 18+ constitue un objet de décoration parfaitement respectable.
Vous vous êtes reconnu dans plusieurs de ces situations ? Bienvenue parmi les grands enfants. Vous êtes loin d’être seul.
Les adultes sont devenus indispensables au marché du jouet
Pendant longtemps, le marché du jouet suivait une logique assez simple : les adultes choisissaient et payaient, mais les produits étaient destinés aux enfants.
Cette séparation est désormais beaucoup moins évidente.
En France, les achats réalisés par les kidultes ont progressé de 16 % en 2025 et représenteraient désormais environ un tiers du chiffre d’affaires du marché des jeux et jouets. Leur poids aurait ainsi progressé de 26 % du marché en 2021 à 33 % en 2025.
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Cette clientèle est devenue d’autant plus importante pour les fabricants et les distributeurs que la baisse de la natalité réduit progressivement le nombre d’enfants auxquels ils peuvent vendre leurs produits.
Les adultes disposent également d’un pouvoir d’achat supérieur à celui d’un enfant de huit ans, aussi convaincant soit-il lorsqu’il explique qu’il a absolument besoin d’une nouvelle boîte de cartes Pokémon.
Les marques peuvent donc leur proposer des constructions plus complexes, des figurines très détaillées, des éditions limitées, des jeux de société exigeants et des objets de collection parfois vendus plusieurs centaines d’euros.
LEGO a parfaitement compris le phénomène. La marque développe désormais de nombreuses boîtes explicitement destinées aux adultes : monuments, plantes, véhicules, œuvres d’art, références au cinéma ou aux jeux vidéo… Le jouet devient alors une activité de loisir, un objet décoratif et parfois même un marqueur culturel.
Quand King Jouet ouvre des magasins pour les grands enfants
Le phénomène est devenu suffisamment important pour que les distributeurs cessent de considérer les kidultes comme une petite clientèle marginale cachée au fond du rayon des figurines.
King Jouet a ainsi développé le concept King’Dultes, une offre spécifiquement pensée pour les adolescents et les adultes. Après l’installation de corners dédiés et l’ouverture de magasins éphémères à Marseille, La Défense et Nantes en 2025, l’enseigne a également lancé un site marchand consacré à cette clientèle en juin 2026.
On y retrouve notamment des jeux de construction, des cartes à collectionner, des figurines, des jeux de société, des puzzles, des miniatures, des mangas et de nombreux produits dérivés issus de la culture populaire.
Après des premiers essais jugés concluants, King Jouet prévoit maintenant de poursuivre le développement du concept. Le marché ne se contente donc plus d’accepter les adultes dans les magasins de jouets : il commence à créer des boutiques spécialement pour eux.
Ce n’est évidemment pas un geste militant en faveur du droit des parents à construire des LEGO après le coucher des enfants. C’est du commerce. Les enseignes ont identifié une clientèle nombreuse, passionnée et prête à dépenser de l’argent pour se faire plaisir.
Mais cette évolution montre aussi que jouer à l’âge adulte est devenu beaucoup plus visible et socialement acceptable.
Pourquoi les adultes ont-ils autant envie de jouer ?
La nostalgie joue évidemment un rôle important.
Les adultes d’aujourd’hui ont grandi avec Pokémon, Star Wars, Barbie, les Tortues Ninja, Mario, Harry Potter, les Playmobil, les LEGO ou les premières consoles Nintendo et PlayStation.
Les marques savent parfaitement réactiver ces souvenirs. Elles ressortent d’anciens personnages, rééditent des jouets emblématiques et créent des produits qui évoquent immédiatement une chambre d’enfant, un mercredi après-midi ou un matin de Noël.
Acheter un objet lié à son enfance permet parfois de retrouver une émotion simple dans un quotidien d’adulte rempli de contraintes. Une figurine, une construction ou un jeu vidéo devient une petite porte ouverte vers une époque où le principal problème de la journée consistait à savoir si l’on avait perdu une pièce sous le canapé.
Mais réduire les kidultes à la nostalgie serait trop facile.
Certains adultes découvrent aujourd’hui des loisirs qu’ils n’ont jamais pratiqués lorsqu’ils étaient enfants. D’autres apprécient simplement le plaisir de construire, de collectionner, de résoudre un problème ou de manipuler quelque chose de concret.
Dans un quotidien largement dominé par les écrans, les courriels, les notifications et les tâches urgentes, terminer un puzzle ou monter un LEGO permet de se concentrer sur une seule activité. Le résultat est visible, les règles sont claires et aucune pièce ne vous demande de répondre « dès que possible ».
Le jeu offre également un espace où l’on peut expérimenter, perdre, recommencer et créer sans avoir besoin d’être productif. Une idée presque révolutionnaire à une époque où le moindre loisir doit parfois devenir un défi, une performance ou une publication sur les réseaux sociaux.
Un jouet pour jouer ou un objet pour collectionner ?
Tous les kidultes ne jouent pas de la même manière.
Certains construisent leurs LEGO, organisent des soirées jeux, peignent des figurines ou jouent avec leurs cartes. D’autres préfèrent collectionner des objets qu’ils n’utiliseront jamais réellement.
Une figurine peut rester dans sa boîte. Une carte Pokémon peut être immédiatement placée sous protection. Un set de construction peut être exposé dans un meuble spécialement acheté pour l’occasion.
À ce stade, la frontière entre le jouet, l’objet décoratif, le souvenir et la collection devient particulièrement floue.
Les fabricants entretiennent évidemment cette confusion avec des éditions limitées, des séries numérotées et des produits présentés comme rares. Le plaisir de jouer peut alors laisser place à la peur de rater une sortie ou à l’envie d’accumuler toujours davantage.
Il n’y a rien de problématique à posséder une collection. Une passion peut procurer beaucoup de plaisir, permettre de rencontrer d’autres amateurs et contribuer à affirmer son identité. Mais, comme pour tous les loisirs, mieux vaut conserver un peu de recul lorsque le budget familial ou chaque étagère disponible commence à disparaître sous une armée de figurines.
Les parents kidultes jouent-ils davantage avec leurs enfants ?
Pour les parents, cette passion peut présenter un avantage évident : elle leur donne réellement envie de jouer avec leurs enfants.
Il existe une différence considérable entre participer à un jeu uniquement parce que l’on estime que c’est bon pour son enfant et s’installer autour de la table parce que l’on a soi-même envie de jouer.
L’enfant le ressent immédiatement.
Un parent qui partage sincèrement son enthousiasme ne se contente plus de surveiller l’activité en regardant son téléphone. Il construit, invente, cherche, rit, perd parfois et contribue pleinement au moment.
Les jeux deviennent alors un terrain de rencontre entre les générations. Un enfant peut découvrir les personnages que ses parents adoraient autrefois, tandis que l’adulte entre dans les univers qui passionnent aujourd’hui son enfant.
Un parent peut transmettre Mario ou Pokémon. Son enfant peut lui faire découvrir Minecraft, Roblox ou une nouvelle génération de cartes et de jeux. Chacun apporte ses références, ses règles et ses souvenirs.
Dans une famille où les écrans ont tendance à individualiser les loisirs, le jeu peut aussi recréer une activité réellement commune. Il n’est pas nécessaire de diaboliser les consoles ou les tablettes pour reconnaître qu’un puzzle, un jeu de plateau ou une construction oblige davantage les participants à regarder, écouter et réagir aux autres.
Les enfants ne se souviendront probablement pas de chaque jouet reçu au cours de leur enfance. Ils peuvent en revanche conserver longtemps le souvenir d’un château construit avec leurs parents, d’une partie interminable ou d’un fou rire provoqué par une règle totalement mal comprise.
Attention : jouer avec son enfant ne signifie pas jouer à sa place
La passion du parent présente tout de même un petit risque : oublier que le jouet appartient initialement à l’enfant.
Nous connaissons tous ce parent qui propose d’aider à construire un LEGO et qui, deux heures plus tard, refuse de lâcher la notice.
L’enfant tente de placer une pièce ?
« Attends, ce n’est pas comme ça. Regarde, il faut la mettre dans l’autre sens. »
Il souhaite inventer une construction différente du modèle prévu ?
« Oui, mais termine déjà correctement celui de la boîte. »
À ce moment-là, le moment de complicité familiale s’est discrètement transformé en chantier dirigé par un adulte particulièrement autoritaire.
Jouer avec un enfant suppose d’accepter sa manière de jouer. Il peut détourner les règles, mélanger les univers, construire quelque chose de bancal ou décider qu’un chevalier LEGO part désormais vivre dans une maison Playmobil avec une figurine Pokémon.
Son objectif n’est pas nécessairement d’obtenir le résultat parfait. Il explore, imagine et expérimente.
Le rôle du parent kidulte n’est donc pas de prendre le contrôle de l’activité sous prétexte qu’il sait mieux construire. Il consiste à partager son enthousiasme sans écraser celui de l’enfant.
Et lorsque votre fils ou votre fille vous demande de rendre les briques parce que « c’est mon LEGO », il est probablement temps d’accepter le message.
Et si jouer ne nous empêchait tout simplement pas d’être adultes ?
Nous associons encore trop souvent l’âge adulte à l’abandon de tout ce qui ressemble à un jeu.
Un adulte sérieux devrait privilégier des loisirs sérieux, acheter des objets utiles et ne surtout pas montrer trop d’enthousiasme devant une boîte remplie de petites briques colorées.
Pourtant, jouer ne nous empêche pas de travailler, d’élever nos enfants, de gérer une maison ou de remplir une déclaration d’impôts. Cela nous rappelle seulement que la vie ne devrait pas être composée exclusivement d’obligations.
On peut être responsable sans devenir en permanence raisonnable.
On peut aimer une figurine sans croire qu’elle est vivante, construire un vaisseau spatial sans envisager de partir réellement dans l’espace et collectionner des cartes Pokémon tout en sachant parfaitement qu’elles ne financeront probablement pas notre retraite.
Le phénomène des kidultes ne montre pas nécessairement que les adultes refusent de grandir. Il prouve peut-être simplement qu’ils ne souhaitent plus abandonner toutes les choses qui leur procuraient du plaisir lorsqu’ils étaient enfants.
Et pour les parents, cette envie de jouer peut devenir une magnifique occasion de partager autre chose que des règles, des devoirs et des horaires.
Alors, la prochaine fois que votre enfant recevra un nouveau LEGO, vous pourrez évidemment lui proposer votre aide.
Mais laissez-le tout de même ouvrir les sachets.
Après tout, ce cadeau est officiellement pour lui.
